Développement de la vigilance

Le développement de la vigilance ne fait pas partie de notre culture de base. Les ergonomes s’en soucient le plus souvent dans le cadre de poste de travail à forte charge pour en prévenir les effets sur la baisse de vigilance et les risques d’accidents. La volonté de développer la vigilance se rencontre dans des univers beaucoup plus restreints, celui des professionnels du risque (militaires et combattants divers, plongeurs, grimpeurs, compétiteurs de haut niveau, médecine d’urgence, etc…) Un autre univers le prend en compte, qui est plus celui des mystiques orientales où la vigilance est l’un des moyens de parvenir à un état de conscience plus évolué.
Mon expérience de professionnel de la santé, d’entraîneur, de pédagogue, de coach m’a amené à considérer la possibilité de systématiser cet entraînement de la vigilance, trop souvent réservé à un petit nombre, pour en faire découvrir l’accessibilité et les bénéfices au plus grand nombre.
La fonction de la vigilance est claire : observer, percevoir, saisir, se situer, agir. Dans tout le processus d’élaboration de la réflexion à la maîtrise de l’action, la qualité de la vigilance va garantir pertinence et précision.
Tous les grands professionnels, quelque soit leur métier, ont développé cette qualité particulière d’attention aux détails apparemment infimes et à la relation entre les éléments.
Cette capacité est loin d’être systématiquement développée dans notre enseignement général et c’est pourtant un élément essentiel de l’observation.
En situation de risque, la vigilance constante s’installe. Le cerveau archaïque (quelque part du coté du système réticulé) met l’organisme en état d’alerte, face à la menace. L’escalade en solo libre, sans assurance d’une paroi vertigineuse, mobilise à coup sur la vigilance, si l’on n’est pas suicidaire.
Certaines personnes vont choisir d’augmenter le risque pour maintenir leur hypervigilance (ils deviennent accros à l’adrénaline et aiment vivre dangereusement pour l’état d’excitation, d’intensité procuré). D’autres vont éliminer certains facteurs de risque pour rester capables de gérer les situations. La confiance dans la capacité à gérer les situations s’installe entre deux vérifications.
Quelle importance pour le commun des mortels ?
Et bien si la qualité, l’acuité de la vigilance est indispensable pour gérer des situations extrêmes, cette même qualité est bénéfique pour tirer le meilleur parti de chaque situation ordinaire. La vigilance, associée à la qualité du raisonnement va améliorer le discernement et contribuer à construire les meilleures solutions, les meilleurs choix, les meilleures actions. Dans le monde d’aujourd’hui, la complexité de l’environnement, la diversité des rôles à remplir, la vitesse des échanges soumettent l’esprit humain à des sollicitations intenses, avec peu de recul. L’entraînement à la vigilance peut apporter un confort et une efficacité supplémentaire à chaque collaborateur en lui permettant de se repérer et de choisir les actions à mener les plus contributives. Cela représente un élément important de l’augmentation de l’autonomie, qui s’appuie sur le libre arbitre et le discernement. En se fiant plus à la qualité de son analyse, il améliore sa contribution.
Le coach, le manager-entraîneur doit disposer d’une capacité d’attention, de vigilance, de lucidité maximum. Cela suppose chez lui, il faut sans cesse le rappeler, une bonne connaissance de lui-même et une écoute de son fonctionnement global pour trouver la capacité à se rendre très vite intérieurement disponible,
Cet état, qu’il a appris à créer et à entretenir au travers d’un certain nombre d’exercices, il va apprendre à ses clients (sportifs, managers) a eux-mêmes le cultiver pour en bénéficier. Je l’ai personnellement autant enseigné à ces deux populations pendant 30 ans, qu’à des enseignants, des informaticiens, des contrôleurs de la Ratp, des musiciens, danseurs, des milliers de personnes, pour leur plus grand bénéfice. Rendre la vigilance, l’attention mobilisable qualitativement, savoir l’intensifier, la focaliser ou l’élargir, sont des atouts précieux.
Il y a trois grands types d’attention à exercer :
La qualité de la vigilance que le sujet est capable d’atteindre conditionne sa capacité de discernement, en toutes circonstances, ainsi que l’utilisation sélective de ses ressources et des informations internes et externes qu’il rencontre. Elle détermine la pertinence des perceptions et du raisonnement lucide qui en découle. Elle influe sur sa capacité relationnelle, capacité à se synchroniser avec autrui, s’adapter au rythme et au mode de l’autre. C’est un élément important du développement cognitif et de l’intégration de la complexité dans la vision du monde.
La vigilance va concerner plusieurs cibles d’observation et plusieurs phases.
L’attention aux signaux corporels, à l’état émotionnel sera l’un des processus communs aux différentes techniques de relaxation appliquées à postériori pour se ressourcer, après une période d’intense activité et permettre un rééquilibrage, une récupération.
La même démarche, cette fois préventive, permettra de se mettre dans un état de neutralité, sérénité juste avant la compétition pour le champion ou l’épreuve pour le manager qui va affronter un public important en convention ou le vendeur juste avant une négociation. Elle lui aura permis également de se projeter dans la situation et de visualiser le niveau d’engagement intense nécessaire pour se stimuler et mobiliser l’énergie qui sera nécessaire.
Dans l’action, la vigilance appliquée à l’ensemble des signaux (internes, environnementaux, comportements des autres personnes) permettra la vision plus large, l’adaptabilité pertinente et le bon usage des ressources.
Au quotidien, la vigilance appliquée à l’observation de soi-même, facilite la distanciation, la prise de conscience de son comportement dans les interactions relationnelles et le réajustement des conduites. Les ergonomes connaissent les signes avant-coureurs des conduites perturbées, en amont des accidents de travail, observables par l’entourage, s’il y prend garde.
Dans les usines chinoises, la culture séculaire de la vigilance limitait les accidents de travail, malgré des machines vétustes et la maîtrise du geste est sous-jacente aussi bien chez le graveur sur ivoire que le spécialiste de micro-chirurgie. L’application de la vigilance s’étend, en Chine, à la prévention santé où les pratiques d’attention à la circulation des souffles et des énergies est quotidienne pour une part importante de la population.
Il est regrettable que ces préoccupations de développement de la vigilance ne soient pas systématiquement présentes dans nos politiques éducatives et de santé et que seuls quelques groupes de population bénéficient de ces approches. Les pays anglo-saxons ont fait une place importante dans les programmes éducatifs, au travers du développement de la personnalité, du sens de l’autonomie, de l’analyse du comportement dans l’action. (Cf : le livre de Emmanuel Todd, « L’illusion économique »). A quand un entraînement à la maîtrise de soi, de son mental de son énergie, de ses émotions dans nos programmes scolaires et universitaires, qui dépasserait des siècles de refus du corps, de dissociation au bénéfice du pur esprit, de la théorie, pour préparer mieux tous nos acteurs à l’action intelligente. Je vous renvoie au texte de Michel Serres « le tiers instruit », paru en livre de poche.
Mieux intégrée dans la formation initiale, dans la formation de la personnalité, la vigilance serait une ressource mobilisable en permanence autant pour l’efficacité professionnelle que pour l’équilibre personnel. En résumé, la vigilance, associée à la lucidité, favorise l’attitude juste qui guide le choix des actions justes.
C’est le vecteur d’une bonne intégration
Pour Aller plus loin
La vigilance : exercice d’entraînement
En position assise, fermez les yeux et observez votre respiration sans la modifier, observez seulement, pendant une dizaine de minutes.
Où se passe-t-elle ? Comment se passe-t-elle? Plutôt dans le ventre, dans la poitrine, dans les flancs ? Est-elle ample, courte, rapide, lente? Observez sans intention de modifier.
Puis concentrez-vous encore plus finement sur la sensation de la respiration au pourtour des narines.
Sentez-vous la différence de température entre l’inspir et l’expir?
Suivez la sensation et le trajet de l’air dans les fosses nasales et l’arrière gorge. Poursuivez l’observation de la respiration sans discontinuer pendant une dizaine de minutes, sans perdre le fil de la respiration, ne serait-ce qu’une seconde.
Vous observerez avec l’entraînement que votre esprit s’apaise progressivement, que votre agitation mentale se ralentit, s’interrompt et que votre concentration devient intense, sans effort. Les yeux fermés, C’est assez facile.
Entraînez-vous ensuite, les yeux ouverts, puis en mouvement, quand vous marchez dans les couloirs, ou entre le parking et le bureau. Vous observerez progressivement plus de calme l’intérieur, plus de sérénité et de recul en cessant de vous identifier à vos préoccupations, pour observer objectivement la situation et vous-même.
Quand vous serez plus entraîné, rajoutez à la concentration sur la respiration l’observation de la sensation du mouvement. Une marche concentrée de quelques minutes vous recentre sans perdre de temps. Utilisez la méthode régulièrement pour exercer votre vigilance et n’hésitez pas à l’appliquer en situation, par exemple pour améliorer votre écoute dans un entretien d’évaluation ou lors d’une négociation commerciale ou pour vous préparer à une réunion difficile.













